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16/01/2011

Le viol comme arme de guerre, le point de vue d'Amandine Fulchiron, du collectif Actoras de cambio (Guatemala)

Amandine FULCHIRON, co-fondatrice en 2003 au Guatemala du Collectif Actoras de Cambio, fait partie des nominées au Trophée Femmes & Initiatives Culturelles et Sociales.

Au Guatemala, les femmes vivent dans la peur d’être torturées, violées, voire assassinées. Amandine Fulchiron, observatrice de cet état de fait, décide de créer en 2003 un collectif féministe d’engagement solidaire : Colectiva Actionas de Cambio. Un véritable défi de la part d’Amandine mais aussi des adhérentes du collectif, Françaises, Guatémaltèques et Mayas, toutes féministes, dans un pays où les crimes sexuels bénéficient d’une immunité totale. Après trois années d’accompagnement, ces femmes ont compris ce que recouvrait l’acte de viol : une véritable arme de guerre utilisée pour les contraindre dans la soumission. Ainsi elles mesurent mieux la dimension politique du problème, ce qui les encourage à le combattre.

Nous publions ci-dessous un texte rédigé par Louison Arnault, stagiaire auprès de l'association durant l'été 2010. Ce texte a été lu par son auteure  l’occasion de la soirée de remise des Trophées Femmes 3000 au Sénat le 19/11/2010.


 

« Le constat de l'association Actoras de Cambio

Le viol est une arme de guerre, un féminicide et un acte de génocide. Il détruit l'identité d'une communauté, et plus grave encore, il détruit l'identité de la victime elle-même. Et pourtant personne n'en parle. Les viols perpétrés de manière systématique contre les populations mayas pendant la guerre civile qui a duré 36 ans au Guatemala sont passés sous silence. Si les accords de paix ont été signés en 1996, la guerre continue pour les femmes. Pourquoi ? Parce que le silence garantit une impunité totale aux violeurs et permet que ces crimes sexuels se perpétuent. Parce que, effacer de la mémoire collective l'expérience et la souffrance des victimes, c'est leur refuser la possibilité d'exister et de se reconstruire.

Le régime militaire a institutionnalisé une pratique sociale généralisée qui consiste à considérer la femme comme étant la propriété de l'homme et sa pureté comme la condition de sa respectabilité et de l'honneur de la communauté. Elle est devenue le territoire à conquérir pour humilier l'adversaire. Dans cette vision la vraie victime du viol n'est pas la femme mais sa famille et sa communauté dont l'honneur a été bafoué par sa faute. Elles sont jugées coupables et elles-mêmes se sentent coupables d'avoir survécu dans des conditions jugées moralement répréhensibles par leur propre communauté. Car on ne reconnaît pas dans le viol un crime grave subi sous la contrainte et sous menace de mort, mais un acte sexuel accompli en dehors de la sphère où celui-ci est socialement accepté : le mariage. Le viol ne peut pas exister.

De tous les crimes contre l'humanité, de tous les actes de torture, le viol est le seul auquel la victime est soupçonnée d'avoir consenti. Par conséquent, après avoir survécu au viol, les femmes doivent encore faire face toute leur vie durant à une escalade de la violence à leur égard. Ou alors, de peur d'être pointées du doigt, stigmatisées, et violentées, les femmes préfèrent garder le secret, un secret générateur de maladies et d'angoisse gardé parfois pendant plus de 25 ans, 25 ans passés à se dévaloriser et à tout endurer parce qu'elles croient le «mériter».

L'action de l'association Actoras de Cambio 

Parce qu'elles ont un rêve en commun, celui de construire et de vivre dans une société qui n'accepte, ne permette ni ne justifie pas le viol ou l'assassinat d'une femme, une société où les femmes seraient libres et considérées comme des êtres humains à part entière, deux féministes, l'une Française (Amandine Fulchiron), l'autre Guatémaltèque (Yolanda Aguilar), ont créé l'association « Actoras de Cambio ». L'association opère un travail de mémoire historique dont l'objectif à long terme est la prise de conscience sociale et la transformation de la société pour que ces crimes ne se reproduisent plus, et que les relations hommes-femmes et mayas-métisses puissent s'établir d'égal à égal, et non en termes de subordination et de domination.

Actoras de Cambio a constaté à travers ses enquêtes que les femmes qui ont le mieux su se défendre contre ce sentiment de culpabilité et les conséquences du viol sont celles qui avaient réussi à se détacher des représentations sociales et normes construites autour de leur sexualité par d'autres, pour ne plus faire dépendre leur dignité que de leurs propres projets, réussites et décisions. Elle a donc mis en place des groupes de parole et de conscience, depuis une perspective féministe, qui permettent aux femmes victimes de crimes sexuels de re-élaborer et de resignifier leur expérience traumatique afin de se reconstruire, se repenser comme sujet de droits, et ainsi se convertir en protagonistes de leur propre histoire.

L'association cherche par ailleurs à pousser ces femmes à créer de véritables réseaux de solidarité afin qu'elles s'entraident et unissent leurs forces pour se défendre elles-mêmes et défendre leurs

droits ; elle cherche à faire reconnaître le viol comme crime contre l'humanité dans le cadre de la Commission interaméricaine des droits humains. Aussi cette remise des trophées a-t-elle un véritable sens pour l'association dans la mesure où elle contribue à apporter une visibilité aux témoignages des femmes qu'elle accompagne. Ces femmes prennent de véritables risques en s'exposant au public, des risques qu'elles acceptent dans l'espoir qu'ils éviteront à leurs filles et à leurs nièces de subir la même chose qu'elles. La visibilité médiatique est aussi une protection contre des menaces de mort malheureusement régulières dirigées à leur encontre.

Par ailleurs, comme toute association, Actoras de Cambio est à la recherche de financements afin de pouvoir continuer le travail de récupération de la mémoire des femmes guatémaltèques par des travaux de recherche, mais aussi pour être en mesure d'acquérir des locaux pour la réalisation des différents groupes de paroles. L'association souhaite impulser des processus de formation pour  et militantes des droits des femmes à partir de l'approche innovante développée par Actoras de Cambio pour accompagner les femmes victimes de viol, ouvrir une bibliothèque féministe et proposer des activités culturelles pour les femmes. »

Contacts : Amandine FULCHIRON – email | Louison ARNAULT - email

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