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26/07/2010

A la découverte de la Commandante Christine de Saint Genois de Grand Breucq, pilote de ligne

Christine de Saint-Genois de Grand Breucq était l'invitée de la Fédération Femmes 3000 lors du Café de Flore du 6 avril 2010.

Monique Raikovic nous fait revivre les grands moments de cette soirée.

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"Pour accéder aux fonctions dont les hommes se sont arrogé le prestige il faut qu'une femme s'avère capable de mettre au service de son intelligence et de ses capacités d'adaptation aux circonstances beaucoup d'audace, de ténacité et d'endurance. Il lui faut aussi avoir de la chance. Comme nous le prouve le parcours de la Commandante Christine de Saint Genois de Grand Breucq, dont le nom est aujourd'hui gravé sur un mur honorant les pilotes de lignes les plus remarquables, au musée de l'air de Seattle.

Du rêve à la réalité

Acte I

En 1952, dans le 16ème arrondissement de Paris vivent les Saint Genois de Grand Breucq, un jeune couple descendant de très anciennes familles du Nord, et leur petite fille, Christine, alors âgée de 7 ans, aussi turbulente qu'intelligente et précoce. Lui, est un grand blessé de guerre. Elle, veille sur l'éducation de leur fille, attentive à stimuler les dons de cette enfant tout en lui inculquant le savoir vivre d'une petite fille modèle.


Mais la santé du père ne cesse de se détériorer, entraînant de graves problèmes financiers au sein de ce foyer. Et, à l'école publique, la petite fille s'ennuie parmi ses condisciples qui apprennent ce qu'elle sait déjà et dont certaines lui lancent, moqueuses : « Alors d'Saint Genois, où c'est qu'il est ton château ? » C'est à cette époque que la petite fille - dont Hélène est le second prénom -, découvre une biographie d'Hélène Boucher, s'enthousiasme pour ce personnage et déclare : « Quand je serai grande, je serai pilote d'avion ».

Acte II

« Quand nous n'avons plus eu pour vivre que la pension d'invalidité de mon père, nous avons dû quitter le 16ème arrondissement pour le 12ème. J'avais 14 ans » relate Christine de Saint Genois. Comme auparavant la petite fille, l'adolescente se sent mal à l'aise parmi ses camarades de classe. « Je n'avais qu'un désir : échapper au quotidien qui était le mien.  Et, dans les programmes scolaires, je ne trouvais d'intérêt qu'aux mathématiques, à la physique, à la musique et au sport, se souvient-elle. Mes goûts m'orientaient vers une école d'ingénieurs, poursuit-elle. J'ai donc fait une école d'ingénieurs. Mais ce que je voulais, c'était voler, c'était devenir pilote d'avion » Et ce, envers et contre tout. En effet, une expérience désagréable lui avait donné à comprendre qu'elle cherchait à pénétrer dans un espace professionnel réservé exclusivement aux hommes : « Á 18 ans, je m'étais rendue au siège de la compagnie Air-France pour demander un dossier de candidature à une formation de pilote. 'Pour qui ? s'était enquis la personne qui me recevait.- Pour moi - Mais, Mademoiselle, Air-France ne prend pas de femmes ! Un commandant de bord qui se trouvait là m'a lancé : 'Qu'est-ce que vous venez faire ici ! Allez donc faire des gosses ! C'était en 1963 et, dans mon entourage immédiat, personne ne pouvait m'aider ».

Pour réaliser son rêve il lui fallait donc obtenir par elle-même un brevet de pilotage, lequel s'achète. « J'ai trouvé un travail de nuit dans un hôtel, ce qui m'a permis de suivre mes cours d'élève ingénieur durant le jour et de dépenser en heures de vol, durant les week-ends, l'argent gagné en semaine. Mon premier moniteur a été un ancien de la RAF. Et il s'est vite avéré, pour lui comme pour les autres, que j'étais douée. Plus tard, je serai lauréate de 'la Bourse de Vocation' ce qui me permettra de préparer et de réussir les épreuves théoriques du brevet de pilote professionnel».

Acte III

Christine de Saint Genois a continué à voler sur de petits appareils. Á voler et à s'informer. Ainsi a-t-elle entendu parler de quelqu'un qui, au Moyen Orient, proposait un petit contrat de copilote sur un petit avion. Elle a su saisir cette opportunité. Le petit avion volait rarement. « Peu à peu se sont quand même accumulées les heures de vol en même temps que, sous par sous, j'économisais la somme nécessaire à l'accès à la qualification de pilote de gros avions ». Des circonstances dont la jeune femme a profité pour apprendre et l'hébreu, et l'arabe, deux langues dont la maîtrise lui permettait d'aller à la rencontre des gens et plus particulièrement des femmes.

Les mœurs commerciales de l'époque faisaient que, dans les pays développés, les détenteurs des marchés passaient des contrats avec des compagnies d'aviation pour véhiculer marchandises et passagers dans les pays en voie de développement. Sans doute était-il plus facile à une femme déterminée de se faire une place dans ces compagnies au devenir pas toujours très sûr. Christine de Saint Genois a ainsi beaucoup volé comme copilote puis, comme pilote.

L'aventure américaine

De l'audace

« Après quelques 2000 heures de vol et bien que ne maîtrisant que très imparfaitement l'anglais, j'ai préparé ma qualification de pilote aux États-Unis au milieu de condisciples, tous masculins, auxquels je faisais l'effet d'une gamine, explique-t-elle. Mais j'ai quand même compris le jour où un patron de compagnie aérienne de Seattle a fait savoir qu'il cherchait un pilote. Je l'ai contacté par téléphone.  'Combien d'heures sur Boeing avez-vous ?', m'a-t-il demandé.-'Aucune, mais dans trois semaines j'en aurai', lui ai-je répondu. Et, trois semaines plus tard, ma qualification en poche, j'ai rappelé. On m'a dit 'Venez'.Puis on m'a dit : 'Vous devrez être demain à Karachi'. Le lendemain, à Karachi, où m'attendait le bel oiseau peint en blanc - comme tous les appareils devant passer incognito - que j'allais piloter, j'apprends qu'il me faut immédiatement relayer aux commandes le pilote en pleine dépression nerveuse. En voyant que c'était, moi, une femme, qui remplaçais le pilote malade, le commandant a juré, furieux... Je suis restée un an et demi dans cette compagnie, accumulant les heures de vol. Mes collègues masculins ne tenaient pas le choc, craquaient au bout de trois mois. Mais, une femme qui parvenait alors à s'imposer dans ce milieu ne pouvait pas se permettre de flancher car, pour elle, craquer, c'était tout perdre. J'ai donc résisté.

De l'endurance

« J'ai transporté des vaches et des chèvres entre Khartoum et Sanaa, raconte-t-elle. On m'appelait alors 'le pilote des vaches'.Le vol durait quatre heures. Mais nos avions n'étaient pas équipés pour ce type de 'passagers', bien entendu. Ils ne possédaient pas de portes d'accès telles qu'en ont les avions cargos. Et les bêtes étaient droguées. Les faire entrer et sortir de l'appareil n'était pas une mince affaire ! Quant à l'odeur et à la chaleur pendant le vol, elles étaient difficilement supportables. Et à l'atterrissage, passer parmi les vaches pour aller ouvrir la porte de la carlingue était une véritable épreuve ! Du moins les vaches ne sautent-elles pas, les chèvres si. Il nous est arrivé de devoir courir après les chèvres qui avaient bondi hors de la piste d'atterrissage et pris la fuite...Racontant, un jour, quelques unes de ces péripéties à un journaliste, je me suis entendu dire :'tout cela est peu véridique', ce qui m'a fait l'effet d'une gifle ! relève-t-elle du même coup, avant d'ajouter : « Mais l'important était que je ne cessais d'apprendre. Je travaillais avec des pilotes formés à l'ancienne, en un temps où l'on devait être capable de faire face à n'importe quel problème technique... Plus tard, lors d'un contrôle de mes capacités, on m'a demandé où j'avais appris à piloter. J'ai répondu 'dans la jungle, avec des cow-boys'. Certaines de ces compagnies composaient en effet un appareil à partir d'éléments récupérés dans des cimetières d'avions, rapporte cette pionnière. Je dois à ces vols de n'avoir jamais été impressionnée par un problème technique. Ce qui est heureux, car il y a toujours quelque chose qui se déglingue durant les vols, sur ces beaux oiseaux blancs que sont mes vieux Boeings. Par ailleurs je possède une capacité de concentration telle que, dans les moments cruciaux, pas une seconde je ne me préoccupe de ce qui pourrait arriver au-delà du problème qu'il me faut résoudre. Je n'ai donc jamais connu la peur... Sauf une fois, quand, sur un Boeing, une hôtesse, paniquée, a communiqué dans le téléphone intérieur : 'On va être détourné !'. Là, j'ai eu peur. Mais la panique de l'hôtesse s'est avérée infondée... Je me souviens aussi d'une nuit où le 747 a plongé d'un coup, happé par des turbulences créées par le mont MCKinley alors que d'ordinaire on ne rencontre pas ce type de turbulences de montagnes à l'altitude où vole cet avion... On ne somnole pas durant la nuit, mais on est moins alerte. Comme cette autre fois où les moteurs avaient commencé à chauffer dangereusement et où nous n'avons pas réalisé tout de suite que nous étions pris entre deux couches de cendres à des milliers de kilomètres de l'éruption du Kamchatka en Russie... Ce sont, là, des circonstances où l'on réalise que si on est bien payé, ce n'est pas pour rien ! » commente-t- elle en riant.

 

Quant à avoir ce qu'on appelle traditionnellement une vie de femme... « Il n'était pas question d'avoir une vie familiale ordinaire, de se marier ou de s'arrêter pour faire un enfant, précise Christine de Saint Genois. Cela aurait signifié un renvoi immédiat. Mais je n'en ai pas souffert. J'étais trop parfaitement dans l'action et dans la satisfaction de devenir ce que j'avais décidé d'être. Par contre, dans les grandes compagnies américaines pour lesquelles j'ai travaillé, j'ai eu à affronter plus d'une fois le rejet de mon origine française. Je restais l'étrangère. J'en ai pleuré de rage dans ma chambre d'hôtel... Mais jamais devant eux. »

Une compétence reconnue...Outre-Atlantique seulement !

Quand on a cherché en France des femmes susceptibles d'accéder à la préparation d'astronaute, Christine de Saint Genois a quitté les États-Unis pour venir poser sa candidature : « J'étais sportive, en bonne santé, j'étais ingénieur, je parlais cinq langues et j'étais devenue un pilote expérimenté...Mais on m'a dit que j'étais trop âgée. Je suis donc retournée aux États-Unis,» précise-t-elle. Un pays où l'on a su reconnaître sa compétence. Et, même si elle souligne que nulle part on ne lui a fait de cadeau, que pour obtenir sa licence de pilote aux États-Unis elle a dû repasser ses examens en anglais, elle tient à souligner néanmoins que les Américains savent reconnaître la valeur des individus. « Et cela, je ne l'oublierai jamais », insiste cette pionnière, - et la quatrième femme parvenue à la fonction de commandante de bord dans ce pays - qui considère sa carrière dans les grandes compagnies américaines comme « une période fastueuse » de sa vie de pilote. « J'ai piloté, tour à tour des 707, des 727, des 737, des 747, le 777 et j'ai terminé ma carrière riche de très beaux souvenirs »...Et mariée à un Américain originaire du Texas, ancien commandant de bord.

Aujourd'hui

Le retour en Europe et la CEFPL

Christine de Saint Genois se préoccupe aujourd'hui de l'avenir des jeunes femmes qui rêvent à leur tour de devenir pilote de ligne. Cette commandante expérimentée constate qu'actuellement : « Si les pilotes hommes américains se montrent beaucoup moins arrogants que leurs homologues français, aux États-Unis, les femmes pilotes ne sont pas encore totalement acceptées. Mais, en France, elles sont seulement tolérées. Á l'école, durant la formation, la mixité est bien acceptée. C'est ensuite que la situation se gâte, précise-t-elle. D'ailleurs, quand un cockpit se trouve occupé, en France, par un homme et une femme, on le stipule sur une fiche portant la mention ' cockpit particulier', relève-t-elle. Et pourtant, la mixité est essentielle, insiste-t-elle, car elle seule permet le jeu de la complémentarité des compétences. Les femmes sont extrêmement organisées et ont le sens du détail, deux caractéristiques dont j'ignore si elles sont innées, mais qui sont indispensables dans un cockpit. Et puis, de nos jours, où la force physique n'est plus nécessaire, où l'on tapote sur des claviers, la durée des vols exige des pilotes surtout de l'endurance, or les femmes en ont beaucoup. »

Du moins, aujourd'hui, la carrière est-elle ouverte aux femmes, en France comme aux États-Unis. « Outre-Atlantique, dès qu'elles ont été onze, les femmes pilotes ont fondé l'Association des femmes pilotes, indique Christine de Saint Genois. C'est un aspect pratique de la vie américaine que j'apprécie. Nous avons pu ainsi nous rendre compte que nous étions toutes confrontées aux mêmes problèmes et chercher à les résoudre ». Une efficacité dans la défense des droits des femmes pilotes que Christine de Saint Genois veut importer en France sans doute, car, revenue y vivre, elle est Présidente fondatrice de la Coordination Européenne des Femmes pilotes de Ligne (CEFPL).

La reconnaissance par la France, enfin !

Le 30 novembre 2009, à l'Élysée, Christine Hélène de Saint Genois a reçu les insignes de Chevalier de la Légion d'Honneur pour sa carrière exceptionnelle. « Le jour du 75ème anniversaire de la mort d'Hélène Bouché » relève-t-elle, rappelant dans la foulée que son héroïne et modèle « avait réalisé la liaison Paris-Bagdad, son plus bel exploit, un 13 février... Or je suis née un 13 février ! ajoute-t-elle, manifestement sensible à ces coïncidences !

« Peut-être, un jour, aurai-je envie de raconter cette vie de pilote dont je suis fière et que j'ai passionnément aimée, poursuit-elle songeuse... J'ai été la première femme au monde à faire les vols du Hajj... Sur l'aéroport de Djeddah, je rencontrais souvent un employé préposé à la vérification des réservoirs avec lequel j'échangeais à chaque fois quelques mots, jusqu'au jour où il a réalisé que j'étais une femme ! 'Tu es une fille ! s'est-il écrié, interloqué, en pointant du doigt mes cheveux courts, mon pantalon. Et il a ajouté : 'Non, ce n'est pas possible ! Tu n'es pas une fille !'... J'ai été la première femme à piloter un appareil de la Lufthansa... J'ai aimé plus que tout voler de nuit. Une piste d'atterrissage la nuit, avec ses myriades de lumières, c'est extraordinaire ! Et les aurores boréales ... Quel spectacle ! Et les orages que les nouveaux radars nous permettent aujourd'hui de traverser... des images inoubliables ! J'aime la nuit, je travaille mieux durant la nuit, du reste ».

Et l'avenir comme une page blanche...

Christine de Saint Genois, déborde de vitalité. Il est évident qu'elle ne saurait s'abandonner à une vie en marge de la société active, sous prétexte qu'elle n'est plus pilote de ligne en exercice. « Le Président Sarkozy ayant déclaré qu'il allait veiller à ce qu'en France on reconnaisse enfin la valeur des individus, je suis revenue en espérant qu'on saurait faire appel à mes compétences... Mais je ne vois rien venir ! » ironise-t- elle. Aux États-Unis, cette femme infatigable et polyglotte a décroché un doctorat en droit américain et un master en sciences aéronautiques. Devra-t-elle une fois encore, franchir l'Atlantique pour faire valoir ses talents ? Ce serait regrettable pour les jeunes femmes pilotes admises aujourd'hui à Air-France, à Corsair, à Airliner, à Dassault Aviation, pour toutes les jeunes femmes pilotes d'Europe réunies autour d'elle au sein de la CEFPL !"

Monique RAIKOVIC

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