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23/08/2008

L'Hymne à la Vigne

b54d8540145f9448ef4812061e9c47a0.jpg Dans la cuisine, debout devant le grand fourneau en fonte, Catherine surveille la cuisson des soles au riesling. Deux, trois, quatre casseroles en cuivre mijotent doucement. Laurence goûte le gewurztraminer qui accompagnera tout à l'heure le foie gras. Sur le buffet s'alignent déjà les carafes où brillent des vins dorés. Des Anglais de passage, devinant la promesse de festin dans cette maison magique, sont partis à regret, après avoir rempli de caisses le coffre de leur Jaguar. Dans son petit transat posé sur la longue table en bois massif des Vosges, capable d'accueillir vingt-quatre convives, Armand, le dernier-né de la famille, âgé de 5 semaines, a entamé une sieste, déjà groggy par les sublimes effluves. Au téléphone, c'est leur mère, Colette, qui a tout arrangé : "Bien sûr, nous vous gardons à déjeuner..." Même le plus pur esprit n'aurait pas refusé.

Les soeurs Faller ont longtemps eu la réputation d'être les deux plus beaux partis du vignoble. Deux jolies femmes. Vingt-huit hectares dans les meilleurs terroirs d'Alsace. Des vins de réputation mondiale. Et ce talent pour une gastronomie haute couture au coeur d'une région, l'Alsace, déjà classée au panthéon par les plus grands gourmets. Le grand critique américain Robert Parker, venu jusqu'à elles pour goûter leur vin, repartit un jour après une mémorable salade de museau, un merveilleux turbot et une dégustation "verticale", sur trente ans, de leurs plus grandes cuvées, dont le rarissime gewurztraminer grand cru Furstentum en sélection de grains nobles, un vin dont la notoriété a fait le tour de la planète. Mais elles peuvent tout aussi bien servir leur pinot gris Altenbourg, avec un magret au miel, des sandwichs aux truffes ou une vendange tardive issue du grand terroir Mambourg, sur des pêches au gingembre.

Dans le milieu passablement masculin du vin, leur tandem fait sensation. On les appelle "les soeurs Faller". La brune et la blonde. Celle qui vend et celle qui vinifie. Admirées des hommes en général et des amateurs de belles bouteilles en particulier. Longtemps, pourtant, elles n'ont été que les filles de Colette. Sur les étiquettes, c'est elle, leur mère, qui apparaissait, en maîtresse femme ayant repris, après la mort brutale de son mari, ce formidable vignoble situé pratiquement d'un seul tenant sur la côte de Kaysersberg, dans le Haut-Rhin.

Leur père, Théo Faller, avait lui-même attendu des années avant de supprimer le "Faller Frères", qui signait les vins de son propre père, Théodore, et de son oncle Jean-Baptiste, tanneurs à Kaysersberg et acheteurs, au début du siècle, de cet ancien monastère fondé par les capucins. Depuis 2005, pourtant, elles sont trois à revendiquer nommément ces fabuleux nectars : "Colette, Catherine et Laurence Faller." Au domaine Weinbach, la légitimité est scellée par le poids des années.

Catherine a longtemps attendu Laurence. Onze années les séparent. Onze années durant lesquelles, "Cathy" l'affirme, elle plaça "chaque soir un sucre sur le rebord de la fenêtre pour que la cigogne (lui) apporte une petite soeur". Ce n'est pas que la maison était vide. Théo, député et notable local, recevait beaucoup. Les artistes venaient volontiers en visite dans cette demeure meublée chez les plus grands antiquaires. Colette était déjà réputée pour ses dîners. Mais enfin, sur cette magnifique colline de Kaysersberg, les villages sont minuscules et les hivers glaciaux. L'année de la naissance de Catherine, le thermomètre n'était-il pas descendu au- dessous de - 20 degrés ?

Les petites y ont pourtant poussé dans le confort de cette maison lambrissée où toute l'Europe passait déjà goûter les vins du père. Ecole à Kintzheim, parmi de strictes religieuses, en compagnie des enfants des autres vignerons. Déjeuner dominical aux meilleures tables de la région. Après le départ des clients, les filles terminaient les élixirs dorés restés au fond des verres. "La maison et le domaine étaient parfaitement confondus, sourit Laurence. On se doutait bien qu'il faudrait un jour travailler à la propriété."

Mais c'est leur mère qui a essuyé les premières difficultés. A la mort de Théo en 1979 elle reprend le flambeau, aidée d'un ami de son mari, Jean Mercky, qui la seconde pour les vinifications. Elle est femme, cependant, et au prétexte que les femmes sont censées porter du parfum qui risque de dénaturer le nez du vin, elle n'est admise ni dans les strictes confréries d'Alsace ni dans les séances de dégustation organisées par les appellations. Elle plaide sa cause pied à pied, avec son élégance et ses yeux bleus, à la fois estimée et jalousée.

Catherine et Laurence, elles, tentent vaguement de s'émanciper. Depuis qu'elles sont devenues belles, les critiques, les clients, les concurrents observent les éventuels prétendants. Et si un mari venu d'ailleurs les éloignait du vignoble ? Cathy, justement, qui travaille depuis l'âge de 16 ans au domaine et n'est pas tout à fait sûre de sa séduction, épouse trop jeune un autre vigneron. "Heureusement, en séparation de biens", soupire-t-elle aujourd'hui. Le temps d'avoir deux fils et de se séparer. Le vignoble n'aura pas à souffrir du divorce.

Laurence, instruite par l'expérience de sa sœur, préfère parfaire ses études. Elle a bien essayé de modifier le destin en devenant ingénieur chimiste à Toulouse et en passant un MBA à Lyon. Mais elle a tout de même accompli, en sus, une spécialisation en oenologie. Lorsqu'elle rentre en Alsace "prendre l'air", à la fin de son dernier stage d'application, c'est le début des vendanges. Elle n'est pas là depuis trois jours, au milieu des ouvriers qui coupent les grappes, qu'elle sait déjà qu'elle va rester. C'est encore l'ami Jean Mercky qui l'initiera à la vinification.

Aujourd'hui, c'est donc Laurence qui "fait" les vins. Elle les aime plus tendus et plus purs que ceux élaborés par sa mère, dans cette région qui produit souvent des nectars sucrés. Sous l'influence des filles, le domaine des Faller a pénétré le marché américain et plus généralement les pays étrangers, au point de vendre 65 % des vins à l'exportation quand, cinquante ans auparavant, tout partait vers les seuls restaurants de la région. Leur mère laisse faire. Lorsqu'il y a un désaccord, le "Colette" qui vient remplacer "maman" dans la bouche de ses filles est le seul indice de leurs rares conflits.

A elles trois, la mère et les soeurs ont constitué une machine sans faille. Complémentaires, diaboliquement séduisantes et très efficaces. Pas un vigneron, pas un critique qui ne soit tombé un jour amoureux de la sensualité et de l'humour de Catherine ou de la beauté tranchante de Laurence, avant de repartir bredouille, doté seulement de leurs exceptionnelles bouteilles. Bien sûr, elles s'en défendent, plus soucieuses d'être reconnues en professionnelles que de conquérir en princesses. Mais il suffit de repartir de chez elles pour entendre les hommes interroger : "Laquelle avez-vous préféré ?" Elles évoquent, sans jamais les nommer, leurs compagnons, rencontrés à quelques jours d'intervalle, loin des vignes. "Mais, s'amuse Catherine, le mien a tout de même un métier de bouche... Il est dentiste." Le domaine passe pourtant avant toute chose. Et dans l'esprit des amateurs, ces deux hommes-là n'existent pas.

Ce sont elles qui règnent dans les chais et sur les marchés. Conscientes de l'attrait de leurs vins et de leurs déjeuners. Tout juste imaginent-elles leurs fils rallier le domaine et les étiquettes afficher dans quelques dizaines d'années "Faller, frères et cousins."

Raphaëlle Bacqué, Le Monde

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